Sound, Vision, Action - biographies et résumés des conférencier.e.s

Submitted by Media@McGill on
Français

 

Karin Bijsterveld

« Entendre et voir des voix : identification du locuteur à la Stasi »

Résumé : « La Vie des autres », un film sorti en 2006, a informé un large public sur les pratiques d’écoutes des appels téléphoniques et des conversations privées dans l’ancienne République démocratique d’Allemagne (RDA). À la fin des années 1980, le ministère de la Sécurité d’État de la RDA (Stasi) avait développé une infrastructure si précise qu’il était en mesure d’effectuer 20 000 écoutes téléphoniques et électroniques dans Berlin-Est à un seul et même moment. Cette activité frénétique requérait des techniques spécifiques telles que l’utilisation de technologies d’enregistrement automatique. En outre, à partir des années 1960, la RDA a travaillé avec l’URSS sur la question de l’identification des locuteurs par les caractéristiques de leur voix enregistrée, puisque les employés de la Stasi ne savaient pas toujours qui ils écoutaient. Cela a abouti à une banque de données de voix. Mais comment exactement le personnel de la Stasi s’y retrouvait-il dans les voix enregistrées ? Quels aspects de la voix, du bruit et de la langue jugeaient-ils pertinents pour leurs diagnostics ? Et comment leurs « compétences sonores » devenaient-elles des moyens de savoir « légitimes » dans ce contexte ? Je répondrai à ces questions, non seulement en me référant aux archives de la Stasi et la guerre froide, mais aussi en montrant comment la Stasi a élaboré ses concepts de connaissance auditive – comme les empreintes vocales et des écoutes collectives – ou visuelle – comme les empreintes digitales et les témoins oculaires. Cependant, malgré sa légitimité locale, le programme d’identification de locuteurs de la Stasi a rencontré de nombreux problèmes, notamment sur l’obtention des informations. Cela donne matière à réflexion sur les formes contemporaines de l’écoute.

Biographie : Karin Bijsterveld est historienne et professeure au département de Technologie et d’études sur la société, à l’université de Maastricht. Elle est l’auteure de Mechanical Sound: Technology, Culture and Public Problems of Noise in the Twentieth Century (MIT Press, 2008), et coéditrice (avec José van Dijck) de Sound Souvenirs: Audio Technologies, Memory and Cultural Practices (Amsterdam University Press, 2009). Avec Trevor Pinch, elle a coédité The Oxford Handbook of Sound Studies (Oxford University Press, 2012). Elle a coordonné plusieurs projets subventionnés à la croisée des TES et des études sonores, et a reçu une bourse NWO-VICI pour le projet « Sonic Skills: Sound and Listening in Science, Technology and Medicine ». Elle a édité Soundscapes of the Urban Past: Staged Sound as Mediated Cultural Heritage (Transcript Verlag, 2013), et est co-auteure (avec Eefje Cleophas, Stefan Krebs et Gijs Mom) de Sound and Safe: A History of Listening Behind the Wheel (Oxford University Press, 2014).


 

Natalie Bookchin

« Long Story Short »

Résumé : Je vais discuter et présenter certaines parties de mon projet, Long Story Short, qui est à la fois un film, une installation et un site Web interactif. Le projet est lié à une archive de 75 reportages vidéo réalisés par des résidents à très faible revenu du Nord et du Sud de la Californie, qui décrivent, pensent et analysent les effets de la pauvreté sur leurs vies, leurs familles et leurs communautés. Au lieu d’un seul narrateur, il y en a des dizaines dont les voix se superposent. Les narrateurs semblent parfois parler à l’unisson, évoquant ainsi l’ampleur et la multiplicité de la pauvreté, et imaginant des collectifs et des corps sociaux qui n’existent peut-être pas encore, ou seraient difficiles à voir dans un seul journal vidéo. Ces journaux ont été filmés avec des webcams et des ordinateurs portables, technologies – la haute technologie et le numérique – qui sont souvent à l’origine de difficultés pour les travailleurs peu qualifiés et leurs familles. Ici, ces outils amplifient leurs voix. L’installation s’inspire de l’un des aspects les plus prometteurs de la culture de réseau et des médias sociaux – le déplacement de l’attention vers des voix multiples au lieu d’une voix unique, l’expansion de celui ou celle qui parle en public et de notre compréhension de ce qu’est l’expertise. Pourtant, la participation dépend de l’accessibilité, et la visibilité, de la consécration publique et populaire (les likes, les clics, les partages, les remixes). Long Story Short représente ceux qui sont le plus souvent mal représentés ou invisibles sur nos écrans. L’œuvre réinvente un médium plus social et explore la façon dont les représentations de la pauvreté et de l’inégalité peuvent bénéficier des modes actuels de mobilité numérique et de l’image, de la diffusion et de l’exposition, tout en y portant un regard critique.

Biographie : le travail de Natalie Bookchin aborde les ramifications sociales, politiques et esthétiques de la connectivité de masse et les effets du tout numérique sur nos identités, nos désirs, ainsi que les vérités que nous racontons sur nous-mêmes et sur le monde. Son travail « détourne » la technologie, les plates-formes commerciales et les médias, utilisant l’Internet comme site pour des interventions artistiques, s’appropriant des images de caméras de surveillance trouvées lors de bugs inattendus des moteurs de recherche pour documenter les paysages mondiaux, et produisant des récits collectifs à partir d’expressions individuelles isolées circulant sur YouTube. Le travail de Bookchin a fait l’objet de plusieurs textes et publications, et a été projeté et exposé notamment au LACMA, à PS1, au Mass MOCA, au Walker Art Center, au Centre Pompidou, au MOCA Los Angeles, au Whitney Museum, à la Tate Gallery, et à Creative Time. Elle a reçu de nombreux prix et bourses, de Creative Capital, du Conseil des arts de Californie, de la Fondation Guggenheim, de la Fondation Rockefeller, et, plus récemment, de la Fondation MacArthur. Bookchin est professeure à l’École d’art à CalArts depuis 1998. Elle enseigne présentement les arts médiatiques au Département d’arts visuels de la Mason Gross School of the Arts à Rutgers University.


 

Georgina Born

« Le pouvoir et la circulation des musiques numériques »

Résumé : Comment pouvons-nous mieux théoriser les rouages du pouvoir à travers la circulation des musiques numériques ? Dans cette présentation, j’apporte cette question aux travaux récents sur la transformation de la musique par la numérisation et les médias numériques dans plusieurs pays du monde développé et en voie de développement. Pour ceci, je m’appuie notamment sur les études suivantes : une recrudescence en Inde du Nord de mouvements pour l’enregistrement et l’archivage numériques des musiques vernaculaires, tournés vers les marchés locaux et nationaux, et de « musique du monde » ; la croissance d’une industrie « née avec le numérique » à Nairobi, au Kenya – ancrée sous le patronage d’ONG internationales, elle vise à nourrir à la fois le développement économique et la musique populaire kenyane pour apaiser les angoisses postcoloniales d’identité nationale du Kenya, en offrant la « bande son de la société civile » ; et enfin les luttes politiques et juridiques au sein de l’État argentin qui, associées aux tentatives de « moderniser » les institutions du droit d’auteur pour soutenir un secteur de la musique populaire en crise, sont à la fois stimulées et ébranlées par les effets combinés de la numérisation et la libéralisation. Face à ces changements radicaux des régimes de circulation dominants, je suggère que le pouvoir doit être complètement reconceptualisé : ses opérations doivent être tracées à travers des processus sociaux à différentes échelles tandis qu’ils se réfractent et interfèrent les uns avec les autres. Nous devons, en musique, retracer le pouvoir à l’œuvre dans les interactions sociales du festival de musique, du studio d’enregistrement, du marché extérieur, et dans les divisions en évolution du travail musical. Mais nous devons aussi analyser comment la musique devient un médiateur des processus nationaux et mondiaux d’ajustement aux crises du capital, que ce soit avec l’idée d’une « économie de la création » qui se traduit en développement, ou dans les tentatives conflictuelles de réformer les institutions de droit d’auteur tandis qu’elles font barrage ou améliorent les nouveaux régimes musico/financiers numériques en relation avec des formes plus anciennes du capital musical. Dans ces cas-ci, il faut, pour analyser le pouvoir, se confronter aux micro-sociabilités et aux macro-formations politiques et économiques médiées par la musique, puisque les deux sont matérielles. Quoi qu’il en soit, le but – comme le montrera la présentation – doit être de les analyser non pas individuellement, comme c’est trop souvent le cas, mais avec un esprit critique, sur le lieu de leur interférence.

Biographie : Georgina Born est professeure de musique et d’anthropologie à l’université d’Oxford. Elle est actuellement, depuis 2013 et jusqu’en 2015, Schulich Distinguished Visiting Chair à la Schulich School of Music de l’université McGill. En 2014, elle est aussi Bloch Visiting Professor in Music à l’université de Californie à Berkeley. Elle a travaillé auparavant en performance et en improvisation, et a joué entre autres avec Henry Cow, le Mike Westbrook Band, Derek Bailey’s Company et le Feminist Improvising Group. Le travail de professeure Born combine des écrits à la fois ethnographiques et théoriques sur la musique, les médias, la production culturelle et l’interdisciplinarité. Ses livres sont : Rationalizing Culture: IRCAM, Boulez and the Institutionalization of the Musical Avant-Garde (1995), Western Music and its Others: Difference, Representation and Appropriation in Music (en collaboration avec D. Hesmondhalgh, 2000), Uncertain Vision: Birt, Dyke and the Reinvention of the BBC (2005), Music, Sound and Space: Transformations of Public and Private Experience (CUP, 2013), and Interdisciplinarity: Reconfigurations of the Social and Natural Sciences (en collaboration avec A. Barry, Routledge, 2013). Elle dirige actuellement le programme de recherche « Music, Digitization, Mediation: Towards Interdisciplinary Music Studies » subventionné par l’ERC (Conseil européen de la recherche), qui examine la transformation de la musique et des pratiques musicales opérée par la numérisation et les médias numériques à travers des ethnographies comparatives dans six pays du monde développé et en voie de développement. En 2013, la professeure Born a été élue Fellow of the British Academy.

 
 

Daphne Brooks

« Moteurs de modernité : femmes sonores noires sur la route »

Résumé : Cette présentation explore la politique de la race, du genre, de la sexualité, de la région et de l’automobilité dans la culture de la musique populaire, et s’attache aux œuvres de trois femmes sonores noires du siècle précédent radicalement différentes : Zora Neale Hurston, Mary Lou Williams et Etta James. La conférence se penchera sur la façon dont chacune de ces artistes s’est inspirée des concepts de technologies automobiles pour concevoir leurs esthétiques sonores respectives, ainsi que sur une politique radicale de la féminité noire qui a constamment perturbé, avec beaucoup d’imagination, les contraintes du patriarcat de Jim Crow.

Hurston émerge étonnamment comme une des premières figures dans les histoires d’automotivité sonore des femmes noires. Ma présentation révèle les façons dont Hurston déployait le chant, les enregistrements sonores et les performances live comme moyen d’archivage de la musicalité du « folk noir » dans ses expéditions automobiles. Ses propres enregistrements musicaux mettent en valeur la façon dont elle s’appuyait sur les nouvelles technologies pour façonner la voix d’une femme noire de la sphère publique à l’encontre des distinctions classiques de race, de sexe et de classe.

Parallèlement à Hurston, la pianiste et compositrice d’avant-garde Mary Lou Williams, mouvante et farouchement indépendante, s’est lancée sur la route des changements dans la culture du jazz, de l’ère du swing au be-bop et aux compositions pour orchestre de salles de concerts. Williams était un électron libre dans le Manhattan en ébullition des années 1940, et mon travail s’appuie sur celui de Griffin pour examiner la façon dont les histoires de Williams dans Melody Maker – sur le temps passé en voiture entre deux concerts, sur les petites routes à travers les États avec sa belle-mère à la remorque, prenant héroïquement le rôle du mécanicien pour sauver leur voyage – ont eues une influence sur la complexité technique et la composition de son style plein de swing (dans des chansons comme Nightlife et Drag ’Em) ainsi que sur ses expérimentations intrépides en be-bop manipulant le trope du changement de vitesses.

La dernière partie de la présentation abordera l’ère du rock-and-roll avec Etta James, riot grrrl rebelle qui a grandi en Californie dans les années 1950 en parcourant l’autoroute I-5 dans tous les sens. Si la légende des débuts du rock-and-roll est intrinsèquement liée à la notion de vitesse et de furie de la culture adolescente en émergence, et à la liberté de mouvement mythique de la « Nouvelle frontière » fournie par les sons de la Grande Migration afro-américaine, montés sur leurs nouvelles transitions, les mémoires de James, Rage to survive, encapsulent toutes ces turbulences et nous suggèrent comment elle a traduit l’instabilité de la vie sociale américaine du milieu du siècle en sons euphoriques.

Biographie : Daphne A. Brooks a récemment rejoint l’équipe professorale du département d’études afro-américaines, de théâtre et d’études américaines à l’université de Yale. Auparavant, elle était professeure d’anglais et d’études afro-américaines à l’université de Princeton, où elle a donné des cours en littérature et culture afro-américaines, en études de la performance, en études critiques du genre, et en culture de la musique populaire. Elle est l’auteure de deux livres : Bodies in Dissent: Spectacular Performances of Race and Freedom, 1850-1910 (Durham, NC: Duke University Press), lauréat du Errol Hill Award pour une bourse exceptionnelle sur la performance afro-américaine de l’American Society for Theatre Research et Jeff Buckley’s Grace (New York: Continuum, 2005). Brooks travaille actuellement sur un nouveau livre intitulé Subterranean Blues: Black Women Sound Modernity (Harvard University Press, à paraître). Elle est l’auteure de nombreux articles sur la race, le sexe, la performance et la culture de la musique populaire comme Nina Simone’s Triple Play dans Callaloo ; This Voice Which Is Not One: Amy Winehouse Sings the Ballad of Sonic Blue(s)face Culture dans Women and Performance ; The Write to Rock: Racial Mythologies, Feminist Theory, and the Pleasures of Rock Music Criticism dans Women and Music ; ainsi que All That You Can’t Leave Behind: Surrogation & Black Female Soul Singing in the Age of Catastrophe dans Meridians. Brooks est également l’auteure des notes de pochette de The Complete Tammi Terrell (Universal A&R, 2010), vainqueur en 2011 du ASCAP Deems Taylor Award pour sa composition exceptionnelle, et de Take a Look: Aretha Franklin Complete on Columbia (Sony, 2011)

 

Nathalie Casemajor

« Dérive numérique des objets dérivés »

Résumé : Comment pouvons-nous suivre la trajectoire d’une image en ligne ? Retracer son chemin à travers le dédale du Web, du blog le plus sombre à sa multiplication virale sur les réseaux sociaux, semble être un défi insurmontable. Et pourtant, l’étude de ces trajectoires permet de mieux comprendre les biographies culturelles des données. Elle fournit des façons d’explorer la variété incommensurable de sous-produits et d’objets dérivés générés par les activités quotidiennes de consommation culturelle sur Internet. L’étude des artefacts numériques nous offre un cadre pour explorer les qualités matérielles des objets numériques, et leur relation avec les conditions sociales, technologiques, économiques et culturelles de la circulation numérique. Ceci soulève cependant un certain nombre de questions épistémologiques : comment conceptualiser la matérialité des artéfacts numériques, leurs régimes de valeur et d’échange, leur rôle dans la constitution des mondes sociaux ? Et quelle méthodologie pouvons-nous utiliser pour une étude empirique de ces phénomènes ? En observant comment les images du Printemps Érable ont circulé sur le Web, j’explorerai quelques-uns des processus de production, d’échange et de consommation qui affectent la circulation des biens culturels sur Internet.

Biographie : Nathalie Casemajor est professeure adjointe de communication au département des sciences sociales de l’université du Québec à Gatineau (Canada). Elle détient un doctorat en communication de l’université du Québec à Montréal et un doctorat en sciences de la communication et de l’information de l’université Lille 3 (2009). Elle a été boursière postdoctorale à l’université McGill (Department of Art History and Communication Studies) et à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS – Montréal, Centre de recherche en Urbanisation, Culture et Société), ainsi que chercheure invitée à New York University (Department of Media, Culture and Communication). Son travail se concentre sur la culture numérique, les archives et la mémoire collective.

 

 

Mark Curran

« La normalisation de la déviance et la construction de THE MARKET »

 … ce que les gens ne comprennent pas… c’est que ce qui se passe sur le marché est essentiel à leur vie… pas à la périphérie… mais paf, boum, en plein milieu…

(Extrait d’une conversation téléphonique avec un trader (identité non divulguée), salle des marchés, Investment Bank, Londres, février 2013)

Résumé : À la suite, en évolution constante, de l’effondrement de l’économie mondiale, et en l’absence d’une réflexion audiovisuelle critique soutenue sur le lieu central de cet événement catastrophique, le projet THE MARKET aborde de façon critique le fonctionnement et l’état des marchés mondiaux des actions et des matières premières. Poursuivant un cycle de projets de recherche à long terme sur le contexte prédateur résultant des migrations et des flux du capital mondial, cette présentation élaborera, sur une base ethnographique, le cadre méthodologique théorique de cette entreprise de recherche audiovisuelle transnationale et plurielle, et la formulation résultante de son installation comme représentation critique. Ayant entrepris un vaste processus de négociation pour accéder à des sites et des individus stratégiques, le projet met en lumière, en insistant sur leur fonction opératoire, des individus ancrés dans le matériel, et de plus en plus dans le virtuel, dans nos sphères mondialisées. Ainsi, la tension entre l’expérience humaine et les systèmes toujours plus algorithmiques qui régissent les marchés offre-t-elle un sentiment d’urgence sous-jacent. Intégrant photographie, vidéo numérique, témoignages verbaux, matériel sonore et concret, une lecture est offerte qui soustraie le marché à l’abstraction, et le positionne comme une force réelle et omniprésente absolument centrale à nos vies. Tandis que la présentation s’attachera à la thématique et à la méthodologie de la recherche centrale, dans sa somme et son installation, THE MARKET exemplifie la construction d’une ethnographie audiovisuelle du pouvoir et de la finance.

Biographie : Mark Curran vit et travaille à Berlin et à Dublin. Il détient un doctorat en pratique artistique (2011), donne des conférences au baccalauréat du programme de photographie de l’IADT (Dublin) et est professeur invité à la maîtrise en arts visuels et anthropologie médiatique à la Freie Universität Berlin. Intégrant des installations multimédias à teneur ethnographique, Curran a entrepris un cycle de projets à long terme au cours des 16 dernières années, abordant de manière critique le contexte prédateur résultant des migrations et des flux du capital mondial. Il a fait de nombreuses présentations de ses recherches, notamment à la Photographers Gallery, Londres (2012) et au Irish Museum of Modern Art (2013). Il a également publié des articles, notamment dans l’édition actuelle de Photographies (Routledge) éditée par Liz Wells et Deborah Bright. Son projet en cours, THE MARKET, qui aborde le fonctionnement et l’état des marchés mondiaux, a été commissarié par Helen Carey à l’occasion du centenaire du lock-out de Dublin (1913), un moment charnière dans l’histoire ouvrière de l’Irlande. Il a été soutenu par l’Arts Council of Ireland et l’Arts Council of Northern Ireland, et a été présenté à la Gallery of Photography (Dublin), à Belfast Exposed (Irlande du Nord), à la Limerick City Gallery of Art (2013) et au Centre Culturel Irlandais, Paris (2014). Une publication est prévue en 2015. Pour de plus amples informations : http://lockout2013.wordpress.com/ et www.markcurran.org

 

 

Sumanth Gopinath

« Bip : écouter la montre digitale »

Résumé : La plus profonde transformation dans l’histoire récente de l’horloge grand public a été sa digitalisation à la fin des années 1960. Grâce aux cristaux de quartz piézoélectriques, dont l’oscillation régulière est mesurée par un micro-processeur, les montres courantes ont grandement gagné en précision. Les montres à quartz ont ainsi rapidement fait tomber en désuétude les mouvements internes complexes des anciennes montres mécaniques.

Mais la digitalisation des montres est communément comprise à travers le remplacement subséquent des cadrans des montres par des afficheurs numériques développés au courant des années 1970. À travers sa transformation visuelle, la montre digitale est devenue un symbole du début des années 1980, une mode qui a laissé sa marque dans les médias imprimés et audiovisuels, avec la figure du geek informatique (généralement un homme blanc et hétérosexuel) dominant ces représentations. Quelque chose est pourtant resté relativement absent de ces contextes : le son de la montre digitale – son bip. Ce son a émergé en tant que produit dérivé des oscillations régulées par le quartz, produisant une fréquence constante. Par convention, les bips des montres n’étaient pas seulement utilisés comme alarmes, mais aussi pour annoncer l’heure.

Cette présentation ébauchera une histoire du bip de la montre digitale, réfléchissant à ses qualités acoustiques ainsi qu’aux contextes sociaux au sein desquels il a été entendu. Pour ce faire, on explorera tant les alarmes de montres digitales standard que leurs variantes plus ésotériques, dont certaines incorporaient des mélodies simples à oscillation unique faisant beaucoup penser aux sonneries cellulaires monophoniques de première génération. Ce qui en ressort est un examen de la résistance du travail en milieu de bureaux, des tournants pris par le système capitaliste mondial à la suite de la grande crise de 1970-73, ainsi que des sons d’une culture globale et clinquante des hautes fréquences produites par des synthétiseurs miniatures.

Biographie : Sumanth Gopinath est professeur associé de théorie musicale à l’université du Minnesota. Il est l’auteur de The Ringtone Dialectic : Economy and Cultural Form (MIT Press, 2013) et co-éditeur, avec Jason Stanyek, de The Oxford Handbook of Mobile Music Studies (Oxford University Press, 2014). Ses écrits sur Steve Reich, le minimalisme musical, le marxisme et la musique, le Nike+Sport Kit, l’industrie de la sonnerie de cellulaire, Bob Dylan et Benjamin Britten sont parus dans de multiples revues scientifiques et ouvrages collectifs. Il travaille à un projet de livre sur le minimalisme musical et mène des recherches sur le son dans les nouveaux médias et ceux qui l’ont déjà été, sur le sens musical de Bob Dylan, sur l’esthétique de la douceur, et sur la musique du compositeur écossais James Dillon.


 

 

Anette Hoffmann

« L’auscultation de la culture : enregistrements sonores et production du savoir »

Résumé : Des éclats sonores se cachent parmi les décombres des projets de production du savoir impérial : des enregistrements de chansons, d’histoires, de récits et d’échantillons grammaticaux de langues non européennes, produits afin de servir de matériaux pour l’étude de la musique, des langues et des cultures de la fin du 19ème siècle. L’interception de pratiques et stratégies de conservation différentes – celles des archives et des répertoires – retentit dans ces enregistrements sonores, qui sont devenus des objets pour l’étude de la culture et de ses représentations, mais ont également conservé des fragments d’autres savoirs, historiologies, commentaires et critiques. La Lautarchiv de Berlin détient la documentation acoustique et écrite d’un projet d’enregistrement massif, une « auscultation culturelle » à grande échelle : des prisonniers de la Première Guerre Mondiale internés dans des camps allemands, enregistrés afin de créer une archive de langues. Mon exposé propose une introduction à l’écoute et la lecture de ces collections acoustiques, ainsi que des exemples d’enregistrements de prisonniers africains de la Première Guerre Mondiale tirés de la Lautarchiv de Berlin. Si ceux-ci sont devenus des objets de recherche anthropologique, ils étaient aussi des orateurs articulant leurs impressions de la guerre et de la captivité dans les camps d’Allemagne. Bien que le projet de la Lautarchiv, par son échelle comme par son approche systématique, soit exceptionnel, son archive offre aussi un exemple caractéristique des méthodes et procédés d’archivage acoustique des langues et de la musique en tant qu’objets d’études, et nous pose ainsi face à une série de questions sur le statut de la voix enregistrée et de l’archivage sonore, ainsi que la valeur historique des archives (spécifiquement) sonores.

Biographie : Anette Hoffman est chercheuse senior de la « Archive and Public Culture Initiative » à l’Université du Cap (Afrique du Sud), où elle se concentre sur les archives sonores depuis quelques années. Elle travaille actuellement sur une série d’enregistrements sonores historiques effectués auprès de prisonniers africains de la Première Guerre Mondiale, tirée de la Lautarchiv à Berlin. Elle a commissarié l’exposition intitulée What we see, qui s’intéresse à des enregistrements de voix tirés d’un projet anthropométrique de 1931 en Namibie, et a été présentée au Cap et à Bâle, Vienne, Osnabrück, Berlin et Windhoek. La publication qui accompagne l’exposition, What We See. Reconsidering an Anthropometric Collection from Southern Africa: Images, Voices, and Versioning, a été publiée en 2009. Hoffman a aussi écrit des articles traitant de collections sensibles de musées et d’archives (Berner/Hoffmann/Lange. Sensible Sammlungen. Aus dem Anthropologischen Depot, 2012) et créé (avec Regina Sarreiter, Andrea Bellu et Matei Bellu) l’installation sonore/textuelle intitulée Unerhörter Bericht über die deutschen Verbrechen in den kolonisierten Gebieten und über das fortwährende Wirken der Gewalt bis in die Gegenwart, basée sur ses recherches et présentée au sein de l’exposition Acts of Voicing à Stuttgart ainsi que dans His Master’s Voice: On Voice and Language à Dortmund (2012/13).

 

 

Amelia Jones

« Le son de l’art »

Résumé : Cet exposé explore des performances où l’image et le son entrent explicitement en dialogue ou en tension dans l’expérience de l’œuvre, bien que le son ne soit souvent pas souligné ou analysé de façon explicite dans les exposés écrits qui en traitent, comme dans Becoming an Image, de Heather Cassils (2011-12) – une œuvre dans laquelle l’artiste bat un bloc d’argile massif uniquement illuminé par des flashes de lumière déclenchés par un photographe, ses grognements étant souvent les seuls éléments perceptibles pour faire l’expérience de ses gestes –, ou encore dans les performances de Nicole Blackman en 2005 – au sein desquelles le champ visuel est évacué et le son reste la seule composante, tandis qu’elle murmure des histoires dans l’oreille du visiteur dans une salle où il fait complètement noir. Pourquoi le son est-il si rarement pris en compte au sein des discussions qui abordent les modalités de l’art performatif? Que se passe-t-il lorsque l’on s’attarde au son comme élément clef dans l’échange inter-relationnel d’affects corporels et de sens dans les œuvres d’art vivantes?

Biographie : Amelia Jones est professeur et Grierson Chair en Visual Culture à l’université McGill et est actuellement professeure invitée et Robert A. Day Chair of Fine Arts à USC Roski School of Art and Design. Parmi ses publications récentes, on trouve des essais sur les histoires et les théories de l’art performatif, sur la théorie et l’art féministe queer, et sur la conservation féministe. En 2012, elle a publié Perform Repeat Record: Live Art in History, coédité par Adrian Heathfield, ainsi qu’un livre qu’elle signe seule, Seeing Differently: A History and Theory of Identification and the Visual Arts. Son exposition Material Traces: Time and the Gesture in Contemporary Art a été présentée en 2013 à la Leonard and Bina Ellen Gallery de l’université Concordia (Montréal).

 

 

Caren Kaplan

« L’émotion du mouvement : excéder le visuel dans l’espacement aérostatique »

Résumé : On peut dire que l’imagerie aérienne s’est dotée de propriétés spécifiquement modernes une fois le vol humain rendu possible, avec l’apparition de l’aérostation à la fin du 18ème siècle. La vue à partir de la nacelle d’une montgolfière semblait alors incarner la « mobilité idéale du regard » ainsi que la possibilité d’une observation militaire améliorée. L’aérostation offrait des spectacles qui choquaient par leur étrangeté alors même qu’ils stimulaient toutes sortes d’efforts d’interprétation et de régénération d’information et d’imagerie cohésives. L’expérience de l’apesanteur rendue possible par un vol plus léger que l’air même, ainsi que les altérations extrêmes de la perception du mouvement, du son et des échelles de distance ont généré une fascination intense, non seulement chez les aéronautes mais aussi chez un public hautement réceptif aux annonces d’innovations. Ainsi, la « ballonomanie » ainsi que le désir de vues sur des lieux étranges autant que familiers ont-ils fait naître des liens profondément émotifs envers cette nouvelle science du transport, produisant ce que Derek McCormack nomme « l’espacement aérostatique », une logique « de l’enveloppement, du gonflement et de la flottabilité » qui excédait la perception purement visuelle. Les vues à partir des premières montgolfières, ainsi, n’étaient pas de simples visions éprouvées à distance. Elles indiquaient l’engagement affectif des sens comme modalité moderne d’être dans l’espace et le temps – l’émotion du mouvement – et, ainsi, compliquent nos histoires de la culture visuelle de la modernité, de la gouvernementalité et de l’observation militaire.

Biographie : Caren Kaplan est professeur d’American Studies et directrice par intérim en Cultural Studies à l’université de Californie à Davis. Elle est l’auteure de Questions of Travel: Postmodern Discourses and Displacement (Duke University Press, 1996) et coauteure/éditrice de Introduction to Women’s Studies: Gender in a Transnational World (Duke University Press, 1999), et de Scattered Hegemonies: Postmodernity and Transnational Feminist Practices (Minnesota, 1994), ainsi que de deux œuvres universitaires en multimédia digital, Dead Reckoning et Precision Targets. Elle termine actuellement un ouvrage sur les vues aériennes et la culture visuelle militarisée.

 

 

Negar Mottahedeh

« Lumière unique : cinéma et spiritualité islamique »

Résumé : Le verset de Lumière du Coran se tient au seuil de mes méditations sur la relation entre la spiritualité islamique et le cinéma. Il se lit ainsi : « Allah est la Lumière des cieux et de la terre; sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. » Lumineuse et présente, enregistrée et médiée, plusieurs interprétations de ce verset disent de l’empreinte de la lumière sur le sensorium humain qu’elle affecte l’essence même de ce qui est humain, l’âme humaine. Seyyed Hossein Nasr écrit à propos de notre relation à la lumière que « l’âme du musulman, et en fait l’humain primal dans chaque être humain, tend vers la lumière qui est ultimement le symbole de la présence divine »[1]. À ceci, un commentateur Soufi ajoute, à propos du corps sensoriel et de l’âme, que « l’accès à ce par quoi notre âme devient savante commence par les sens ; tant que nous ne percevons pas les choses sensibles – le visible, l’audible, le sapide, l’odorant et le tangible – la connaissance est hors de notre portée »[2]. En somme, c’est le sensorium humain baigné de lumière qui facilite la présence des croyants à la connaissance de la lumière divine. L’impact du cinéma sur les sens en tant que médiateurs de la présence lumineuse du Divin dans ses jeux de lumière doit être considéré au cœur de toute discussion sur la spiritualité islamique.

Ces premiers principes sur la lumière, l’âme et les sens se posent au seuil de mes considérations sur le cinéma en tant que jeu de lumière et d’ombre, et sur les conséquences de ce jeu, qui fait clairement partie du dessin de l’architecture sacrée, pour une spiritualité islamique. Ma lecture approfondie de scènes tirées de Pari de Dariush Mehrjui (Iran, 1995) se plongera dans les intimités de ce désir humain de lumière dans l’Islam et de la relation du cinéma avec celui-ci.

[1] Seyyed Hossen Nasr. Islamic Art and Spirituality. Albany: State of New York Press, 1987, 50.

[2] Laleh Bakhtiar. Sufi: Expressions of the Mystic Quest. London: Thames & Hudson, 1976, 19.

Biographie : Mottahedeh est une critique culturelle et théoricienne du cinéma qui se spécialise dans les contributions interdisciplinaires et féministes au sein des champs des études moyen-orientales et des études cinématographiques. Elle est connue pour son travail sur le cinéma iranien, mais a aussi publié des travaux sur l’histoire de la réforme et de la révolution, le bábisme, l’histoire de l’art qajar, les traditions performatives en Iran, l’histoire de la technologie, la théorie visuelle, et le rôle des médias sociaux dans le mouvement lié aux élections en Iran, en 2009-2010. Elle a obtenu son doctorat en 1998 à l’université du Minnesota. Elle a enseigné à la Ohio Wesleyan University à Delaware, en Ohio, au Pratt Institute à Brooklyn, et a commencé à enseigner en 2002 à l’université Duke, où elle est professeure associée au programme de littérature et au programme de Women’s Studies. Elle a produit deux monographies : Displaced Allegories : Iranian Post-Revolutionary Cinema et Representing the Unpresentable: Historical Images of National Reform from the Qajars to the Islamic Republic of Iran. Son ouvrage intitulé Abdu’l-Bahá’s Journey West : The Course of Human Solidarity a été publié en avril 2013.


 

 

Ultra-red (Dont Rhine & Robert Sember)

« Qu’as-tu entendu ? »

Résumé : Au cours des 20 dernières années, les membres d’Ultra-red ont travaillé en lien étroit avec des militant.es, des organisateurs.trices communautaires, des artistes et des travailleurs.euses culturel.les dévoué.es sur un ensemble de luttes et auprès de diverses communautés. On nous demande souvent pourquoi nous privilégions le son en tant qu’objet de recherche plutôt que d’autres médias et formes, et pourquoi nous mettons l’accent sur l’écoute en tant que pratique politique. La première question pointe vers un intérêt pour les qualités phénoménologiques et les opérations esthétiques propres au son, tandis que la seconde présuppose souvent que l’écoute se limite à la réflexion et n’est donc pas au cœur de la pratique politique, laquelle privilégie le discours et l’action. Dans cette présentation, nous abordons les questions « Pourquoi le son? » et « Pourquoi l’écoute? » à partir d’investigations et de propositions théoriques spécifiques au sein des champs de l’art sonore et de la musique ainsi qu’à partir de pratiques d’écoute au sein de mouvements politiques. Cet exposé soulèvera et répondra à une série subséquente de questions touchant à la pertinence du son pour une politique matérialiste. Quand peut-on dire qu’une certaine écoute politique des pratiques organisationnelles libératrices est réflective, analytique et présente dans l’action politique directe ? Pour nous aider à préciser ces questions, nous puiserons à même les deux décennies d’investigations menées par Ultra-red, plus spécifiquement dans la « School of Echoes », une initiative encore en cours lancée en 2009. Cette investigation plurielle et à long terme des pratiques d’écoute collective employées comme soutien à l’organisation communautaire repose sur un déplacement, de la composition du son vers l’organisation de l’écoute. La pratique centrale de la « School of Echoes » est la formulation et le test de protocoles organisant l’écoute collective, initiés par les questions, « Qu’as-tu entendu ? » et « Comment as-tu écouté ? »

Ressources additionnelles : Ultra-red, « Practice Sessions », vidéo en trois parties et document de travail pdf. http://www.welcometolace.org/pages/view/ultra-red/

Biographie : Ultra-red est un collectif d’art sonore fondé en 1994 par deux militants du mouvement autour du SIDA à Los Angeles. Les douze membres actuels du collectif travaillent en tant qu’organisateurs.trices et éducateurs.trices au sein d’organisations communautaires et de mouvements pour la justice sociale en Allemagne, au Royaume-Uni et aux États-Unis. www.ultrared.org

Dont Rhine a cofondé le collectif d’art sonore Ultra-red en 1994. En tant que militant du mouvement autour du SIDA depuis 1989, il a été impliqué au sein d’ACT UP Los Angeles (AIDS Coalition to Unleash Power) et de Clean Needles Now, récemment renommé Los Angeles Community Health Project. Il a donné plusieurs conférences et cours au sein d’écoles d’arts à travers les États-Unis et l’Europe et est co-directeur du Vermont College of Fine Arts, où il enseigne à temps partiel depuis 2007. Il a été boursier du Withney Museum Independent Study Program en 1994-1995 ainsi que du UCLA Community Scholars Program en 2000. Il a obtenu sa maîtrise en beaux-arts à la UCLA en 2006. Il a reçu des bourses de mi-carrière de la California Community Foundation en 2007 et de la part des City of Los Angeles Cultural Affairs en 2010. Leonardo Vilchis, son compagnon dans Ultra-Red, et lui sont présentement chercheurs associés au Social Practice Art Research Center de UC Santa Cruz.

Robert Sember est membre du collectif international d’art sonore, Ultra-red. Depuis 20 ans, Ultra-red explore ce que l’art sonore expérimental peut apporter à l’organisation politique. Dans son travail au sein du collectif, Robert met à contribution son éducation en études culturelles et en anthropologie médicale. Sa recherche ethnographique aux États-Unis et en Afrique du Sud s’est concentrée sur les secteurs de services gouvernementaux et non gouvernementaux avec une emphase sur la prévention, les pratiques de test et les questions de traitement du VIH/SIDA. Il enseigne présentement au Eugene Lang College de la New School à New York. Il a obtenu une bourse en 2009-2010 de la part du Vera List Center for Art and Politics à la New School.